Besoin de pimenter votre quotidien ? Robert Benchley ou la SNCF. Au choix.
J’avais prévu de vous parler littérature, de deux livres de Robert Benchley achetés dernièrement dont je devais citer quelques passages d’humour notamment sur le thème des enfants et de Noël (cf : Les enfants, pour quoi faire et Pourquoi je déteste Noël, aux ed. Wombat) Ce sera pour plus tard…
Et puis j’ai soudain comme plongé dans l’absurde, le comique, la dérision, l’humour noir. Le piquant de situation à la Benchley est devenu la réalité d’une après midi.
Vendredi matin donc, je me suis levée tôt et j’ai pris le train.Ce genre d’expérience banale se transforme régulièrement en épopée, je ne vous apprends rien. Mais lorsque mon train est parti avec 3 minutes d’avance, il me semblait bien que quelque chose allait se passer.
Un changement de train a Lyon, le train suivant annoncé avec 25 minutes de retard, tout était parfaitement normal. J’en profitais pour aller te saluer, Maia, au rayon ordinateurs de la Fnac de Lyon, et décidais de ne pas déjeuner au vu des files d’attentes aux sandwicheries peu ragoutantes de la gare. Je montais dans le train, certains voyageurs mangeaient leur pique-nique, d’autres lisaient ou écoutaient de la musique, personne ne parlait a personne.
Je lisais du Benchley, rigolant intérieurement tout en faisant bien attention de ne pas toucher du coude ma vieille voisine fort peu souriante.
Lorsque le TGV à ralenti, j’ai pensé que l’on s’approchait d’une gare ou qu’il s’agissait d’un ralentissement temporaire. La vue était sympathique, il faisait beau, la campagne avait ses couleurs d’automne.
Stop.
Petits soupirs dans l’assistance, on regarde sa montre, on fait savoir à qui entendra qu’on est comme d’habitude en retard, qu’on va louper sa correspondance, mais c’est pas possible, putain ça fait chier, et Roger qui est déjà a la gare, allo papa on va être en retard, on sait pas combien de temps on est arrêté en pleine cambrousse, et vous vous allez a quelle gare, c’est toujours la même histoire.
« Mesdames et Messieurs, ici le personnel de bord. Nous vous informons que nous sommes actuellement arrêtés en pleine voie pour cause d’accident de personne. Notre retard sera d’environ 1 heure 30 a Marseille St Charles. Nous demandons au personnel volontaire de rejoindre les contrôleurs. Nous vous prions de ne pas tenter d’ouvrir les portières. Merci de votre compréhension. »
Soupirs francs et répétés, tout le monde sort son portable, certains sortent leur déjeuner, on se regarde discrètement, on tâte la tension. Accident de personne = pas de remboursement. « C’est la saison, madame, juste avant les fêtes ça n’arrête pas. Pareil au printemps. » Personne ne le dit mais on sent un certain agacement vis a vis du suicidé.
Le temps passe, dehors rien ne se passe, les gens commentent ouvertement la situation, ceux qui ont faim regardent ceux qui mangent, on téléphone à toute la famille, aux copains et pendant qu’on y est à l’assurance pour annuler un vol le lendemain pour cause de maladie. Pour une fois qu’on a le droit de téléphoner dans le wagon !
« Mesdames et messieurs, notre personnel va passer parmi vous afin de référencer vos correspondances. Nous sommes actuellement arrêtés en pleine voie pour cause d’accident de personne. Pour des raisons de sécurité notre TGV ne desservira pas les gares prévues… Merci de ne pas tenter d’ouvrir les portières. »
Le sarcasme et l’ironie apparaissent. On s’énerve de ne pas savoir comment avoir ses correspondances. On attaque le contrôleur de questions dont il n’a pas les réponses. On nous demande qui va ou, pour nous tenir informes des solutions possibles. A ce stade, il y a encore un espoir pour certains, même faible, d’arriver a temps. Mais le temps passe, on regarde les montres, on rappelle Roger pour lui dire de rentrer chez lui et d’attendre les directives, on commence a sourire jaune d’une commune exaspération, tous dans la même galère, ahlala mais c’est pas possible.
« Mesdames et Messieurs notre train va bientôt pouvoir repartir, nous attendons l’autorisation de démarrer. Le train desservira les gares de (…)»
Soulagement général, sms, appels, on se croirait dans un open space de telecoms version reality show. Roger ne décroche pas, mais ou est-il ? Appelle Gisèle. Mais pourquoi il démarre pas ?
« Mesdames et Messieurs notre train subit actuellement un problème technique indépendant de l’accident de personne. (bruits de frottements du combine) … nous allons procéder au tractage du train sur une voie de secours, puis au transbordement des passagers de la rame de tête en rame de queue de manière repartie pour la charge. »
A partir de ce moment la, tout espoir de correspondances est perdu, celui de se nourrir bientôt également, le voyage ne fait que commencer. Les gens se sont mis a parler entre eux, à rire de la situation. Quand on a pu enfin descendre pour changer de rame en pleine campagne ou le sol était a 1m50 de la marche, tout le monde s’aidait pour sauter avec les valises, attention madame c’est haut, les mamies se sont faites porter… On avait pour mission de rejoindre nos wagons correspondants dans la rame de queue, on marchait dans l’air frisquet mais sous le soleil, tirant les valises qui faisaient un boucan pas possible.
Par grande chance, les rames étaient à moitie vides, presque tous les voyageurs ont trouve un siège libre.
Nous avons encore attendu.
Attendu.
Attendu que la rame de tête soit tractée plus loin.
Attendu que l’on retrouve le conducteur qui était parti dans la rame de tête et qui ne revenait pas (on a su plus tard qu’il était revenu en partie a pieds ( !!!) en tirant sa valise, lui aussi…)
Attendu les tests de la machine.
Attendu et re-attendu les autorisations pour repartir.
On a eu le temps de faire les devoirs de grammaire d’étudiants Canadiens, certains de faire plus ample connaissance et d’échanger leurs emails pour se revoir plus tard, de nous distribuer les enveloppes pour le remboursement des billets, des verres d’eau pour se désaltérer, Madame aura pu terminer les mots-croises qu’elle mettait trois plombes à faire, l’ambiance était plutôt bon enfant – au moins dans mon wagon – et on aurait presque dit que l’on se sentait bien, là. Mais comme tout bon moment a une fin, une voix nous a parlé :
« Mesdames et Messieurs, ici le conducteur du train. Je m’appelle Jean-Louis et je vais vous résumer tous les événements qui ses sont succédés afin que vous compreniez pourquoi nous sommes restes si longtemps arrêtés. Tout d’abord nous avons été ralenti a 30km/heure…chrchr… cause d’un accident de personne…chrchrhchrhchrhrh…personnel de sécurité…chrhcrhhrhchrh…attendre que la voie soit libérée pour…chrhchrhhchrhhrhcr… chrchrhchrhchrhrh… panne dans la cabine… chrhchhrhchr… vérifier la…chrhchrhchrh… vitesse de 140km/heure, nous pourrons… chrchrhcrh… 300km/heure…chrchrhcrhchhrhhrch… chrhhchrhchhr… nous desservirons les gares initialement prévues avec un…chrhchchrhchch…crhhrchrhcrhhch… merci de votre compréhension… »
Hilarité générale… il faut bien expulser la nervosité, certains cherchent la camera cachée mais non, non. Rien. On ne saura pas plus.
On redémarre, on applaudit Jean-Louis, et 15 minutes (pour ne pas dire 3 heures 30) plus tard j’arrive en-faim a destination.
A noter toutefois que les personnes avec correspondances n’ont pas trop su si elles pourraient en avoir d’autres ou si la SNCF s’occuperaient d’elles en gare… les bureaux de la compagnie ne répondant plus aux appels téléphoniques du personnel de bord.

























































